Naissance du restaurant : une rĂ©volution dans l’assiette
En 1765, Mathurin Roze de Chantoiseau ouvre le premier restaurant moderne dans le quartier du Louvre Ă Paris. Ce qu’il propose est un service rĂ©volutionnaire : des tables individuelles et des plats Ă choisir sur un menu.Â
Jusqu’ici, manger Ă l’extĂ©rieur Ă©tait une activitĂ© rĂ©servĂ©e aux voyageurs. Si l’on mangeait dĂ©jĂ dans des tavernes ou des auberges sur des tables collectives, la cuisine consistait le plus souvent en un plat unique dont la principale qualitĂ© Ă©tait de tenir au corps, mais pas de rĂ©galer les papilles.
Les Britanniques et les EuropĂ©ens qui voyageaient en France au XVIIIe siècle ne cessaient de rĂ©pĂ©ter : “Oh, la seule chose de mauvaise Ă propos de Paris, c’est l’absence d’éclairage public et la nourriture est horrible ! Sinon, c’est une ville très agrĂ©able.” Il Ă©tait de notoriĂ©tĂ© publique qu’il y avait de la cuisine excellente en France, mais c’était Ă Versailles, Ă la cour, ou dans les grands hĂ´tels de certains aristocrates. Mais si vous n’aviez pas d’invitations dans ce genre d’endroits, le reste de la nourriture n’était vraiment pas recommandable. Rebecca L. Spang, historienne
Depuis le Moyen Ă‚ge, le concept du “bien-manger” est une prĂ©occupation de nobles. La plupart des Français sont des paysans, et leur prioritĂ©, c’est de manger tout court. Avec l’invention du restaurant Ă©merge une idĂ©e nouvelle : celle de payer pour apprĂ©cier un mets unique.Â
Les gens ont mangé hors de chez eux depuis des siècles, des milliers d’années. Mais c’est parce qu’ils n’avaient pas d’autres choix. Ce qui est particulier avec les restaurants, c’est que cela concerne des gens qui ont leur propre cuisine, qui ont leur propre salle à manger, et qui pourtant vont penser : “Oh, ce serait amusant, agréable, de sortir”. Rebecca L. Spang, historienne
L’Ă©galitĂ© en politique comme dans les assiettes
Égalitariste dans l’âme, celui que l’on surnomme « Roze » ouvre le premier restaurant mais n’est ni cuisinier ni gastronome. L’homme est Ă©conomiste et voit dans cette idĂ©e l’opportunitĂ© d’abolir les privilèges de l’Ancien RĂ©gime.
Mathurin Roze de Chantoiseau invente le concept mais va aussi figer le terme de “restaurant”. Il grave sur sa devanture une phrase biblique en latin : “Venez à moi, ceux dont l’estomac souffre, et je vous restaurerai”. Mais à l’époque, le “restaurant” désigne étonnamment le plat plutôt que le lieu.
Je suis toujours Ă©tonnĂ©e de constater que les anglophones, et mĂŞme les francophones d’ailleurs, ne font pas le lien avec les dĂ©rivĂ©s du mot “restaurant”, qui vient bien sĂ»r du verbe “se restaurer”, c’est-Ă -dire prendre des forces, se rafraĂ®chir. Et aux XVIIe et XVIIIe siècles, un “restaurant” est un consommĂ©, un bouillon « restaurateur » spĂ©cialement fait pour restaurer l’appĂ©tit de quelqu’un. Rebecca L. Spang, historienne
Le « restaurant » dĂ©signe Ă l’Ă©poque le plat plutĂ´t que le lieu
Étonnamment, l’invention du restaurant ne va pas tout de suite de pair avec la démocratisation de la gastronomie française.
Les premiers restaurateurs se sont spĂ©cialisĂ©s dans ce qu’ils appelaient des “plats restaurateurs” pour des gens qui Ă©taient trop faibles pour manger un repas du soir substantiel. Donc, de façon très Ă©tonnante, le restaurant est Ă l’Ă©poque un endroit oĂą l’on va quand on n’arrive pas Ă manger.
Les premiers restaurateurs se sont aussi spĂ©cialisĂ©s dans des plats qui, au XVIIIe siècle, sont considĂ©rĂ©s comme faciles Ă digĂ©rer comme les Ĺ“ufs durs, une sorte de gâteau de riz, des pâtes sans sauce avec beaucoup de beurre.Â
Et ce qui est intĂ©ressant avec ces plats c’est qu’ils sont de couleurs claires et cela va avec l’idĂ©e que ce qui est clair serait d’une classe supĂ©rieure et pas aussi lourd comme le pain brun ou la viande rouge. On pensait que l’apparence Ă©tait aussi importante que les ingrĂ©dients en matière de « propriĂ©tĂ©s restauratives ». Rebecca L. Spang, historienne
Premier succès culinaire avec la « volaille sauce poulette »
Avec l’aide de son cuisinier, “Roze” met donc au point un plat “clair” et “restaurateur” qui va faire parler le Tout-Paris : la “volaille Ă la sauce poulette”. Le plat est un immense succès mais met aussi en danger l’existence mĂŞme du premier restaurant.Â
Les rôtisseries de l’époque, où les clients ne peuvent pas manger sur place, lui intentent un procès. Finalement, la justice donne raison aux restaurateurs. Avec la Révolution française, les cuisiniers des nobles sont dorénavant sans emploi, et certains rejoignent ces nouveaux établissements. Le concept explose.
Plusieurs dĂ©cennies après sa crĂ©ation, le concept de restaurant s’est dĂ©multipliĂ© dans la capitale française. La poignĂ©e d’Ă©tablissements d’avant la prise de la Bastille s’est transformĂ©e en près de 2 000 restaurants parisiens en 1834.
Source: Radio France